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Réconcilier IA et privacy grâce aux données synthétiques

Dans un récent post de blog, le Gartner prévoit que d’ici 2030, 60% des données d’entrainement des modèles d’apprentissage seront générées artificiellement. Souvent considérées comme substituts de qualité moindre et uniquement utiles dans des contextes réglementaires forts ou en cas de volumétrie réduite ou déséquilibrée des datasets, les données synthétiques ont aujourd’hui un rôle fort à jouer dans les systèmes d’IA.

Nous dresserons donc dans cet article un portrait des données synthétiques, les différents usages gravitant autour de leur utilisation, leur histoire, les méthodologies et technologies de génération ainsi qu’un rapide overview des acteurs du marché.

Les données synthétiques, outil de performance et de confidentialité des modèles de machine learning

Vous avez dit données synthétiques ?

Le travail sur les données d’entrainement lors du développement d’un modèle de Machine Learning est une étape d’amélioration de ses performances parfois négligée, au profit d’un fine-tuning itératif et laborieux des hyperparamètres. Volumétrie trop faible, déséquilibre des classes, échantillons biaisés, sous-représentativité ou encore mauvaise qualité sont tout autant de problématiques à adresser. Cette attention portée aux données comme unique outil d’amélioration des performances a d’ailleurs été mis à l’honneur dans une récente compétition organisée par Andrew Ng, la Data-centric AI competition.


Également, le renforcement des différentes réglementations sur les données personnelles et la prise de conscience des particuliers sur la valeur de leurs données et la nécessité de les protéger imposent aujourd’hui aux entreprises de faire évoluer leurs pratiques analytiques. Fini « l’open bar » et les partages et transferts bruts, il est aujourd’hui indispensable de mettre en place des protections de l’asset données personnelles.


C’est ainsi qu’entre en jeu un outil bien pratique quand il s’agit d’adresser de front ces deux contraintes : les données synthétiques.


Par opposition aux données « traditionnelles » générées par des événements concrets et retranscrivant le fonctionnement de systèmes de la vie réelle, elles sont générées artificiellement par des algorithmes qui ingèrent des données réelles, s’entraînent sur les modèles de comportement, puis produisent des données entièrement artificielles qui conservent les caractéristiques statistiques de l’ensemble de données d’origine.


D’un point de vue utilisabilité data on peut alors adresser des situations où :

  • La donnée est coûteuse à collecter ou à produire – certains usages nécessitent par exemple l’acquisition de jeux de données auprès de data brokers. Ici, la génération et l’utilisation de données synthétiques permettent de diminuer les coûts d’acquisition et favorisent ainsi une économie d’échelle pour l’usage data considéré.


Comparaison-donnees-reelles-vs-synthetiques

  • Le volume de données existant n’est pas suffisant pour l’application souhaitée – on peut citer les cas d’usage de détection de fraude ou de classification d’imagerie médicale, où les situations « d’anomalie » sont souvent bien moins représentées dans les jeux d’apprentissage.  Dans certains cas, la donnée n’existe simplement pas et le phénomène que l’on souhaite modéliser n’est pas présent dans les datasets collectés. Dans ce cas d’usage, la génération de données synthétiques est toutefois à différencier des méthodes de « data augmentation », technique consistant à altérer une donnée existante pour en créer une nouvelle. Dans le cas d’une base d’images par exemple, ce processus d’augmentation pourra passer par des rotations, des colorisations, l’ajout de bruits… l’objectif étant d’aboutir à différentes versions de l’image de départ.
  • Il n’est pas nécessaire d’utiliser des données réelles, comme lors du développement d’un pipeline d’alimentation en données. Dans ces situations, un dataset synthétique peut être largement suffisant pour pouvoir itérer rapidement sur la mise en place de l’usage, sans se préoccuper de l’alimentation en données réelles en amont.


Mais comme vu précédemment, ces données synthétiques permettent aussi d’adresser certaines problématiques de confidentialité des données personnelles. En raison de leur nature synthétique, elles ne sont pas régies par les mêmes réglementations puisque non représentatives d’individus réels. Les data scientists peuvent donc utiliser en toute confiance ces données synthétiques pour leurs analyses et modélisations, sachant qu’elles se comporteront de la même manière que les données réelles. Cela protège simultanément la confidentialité des clients et atténue les risques (sécuritaires, concurrentiels, …) pour les entreprises qui en tirent parti, tout en levant les barrières de conformité imposées par le RGPD…


Parmi les bénéfices réglementaires de cette pratique :

  • Les cyber-attaques par techniques de ré-identification sont, par essence, inefficaces sur des jeux de données synthétiques, à la différence de datasets anonymisés : les données synthétiques n’étant pas issues du monde réel, le risque de ré-identification est ainsi nul.
  • La réglementation limite la durée pendant laquelle une entreprise peut conserver des données personnelles, ce qui peut rendre difficile la réalisation d’analyses à plus long terme, comme lorsqu’il s’agit de détecter une saisonnalité sur plusieurs années. Ici, les données synthétiques s’avèrent pratiques puisque non identifiantes : les entreprises ont ainsi le droit de conserver leurs données synthétiques aussi longtemps qu’elles le souhaitent. Ces données pourront être réutilisées à tout moment dans le futur pour effectuer de nouvelles analyses qui n’étaient pas menées auparavant ou même technologiquement irréalisables au moment de la collecte des données.
  • L’utilisation de services tiers (ex : ressources de stockage / calcul dans le cloud) nécessitent la transmission de données (parfois personnelles et sensibles) vers ce service. Il en va de même pour le partage de données avec des tiers pour réalisation d’analyses externes. En plus du casse-tête habituel de la conformité, cela peut (et devrait) être une préoccupation importante pour les entreprises, car une faille de sécurité peut rendre vulnérables à la fois leurs clients et leur réputation. Dans ce cas, utiliser des données synthétiques permet de réduire les risques liés aux transferts de données (vers des tiers, des fournisseurs de cloud, des prestataires ou encore des entités hors UE pour les entreprises européennes).

Une image contenant texte

Description générée automatiquement


Un peu d’histoire…

L’idée de mettre en place des techniques de préservation de la confidentialité des données via les données synthétiques date d’une trentaine d’années, période à laquelle le US Census Bureau (organisme de recensement américain) décida de partager plus largement les données collectées dans le cadre de son activité. A l’époque, Donald B. Rubin, professeur de statistiques à Harvard, aide le gouvernement américain à régler des problèmes tels que le sous-dénombrement, en particulier des pauvres, dans un recensement, lorsqu’il a eu une idée, décrite dans un article de 1993 .

« J’ai utilisé le terme ‘données synthétiques’ dans cet article en référence à plusieurs ensembles de données simulées. Chacun semble avoir pu être créé par le même processus qui a créé l’ensemble de données réel, mais aucun des ensembles de données ne révèle de données réelles – cela présente un énorme avantage lors de l’étude d’ensembles de données personnels et confidentiels. »


Les données synthétiques sont nées.

Par la suite, on retrouvera des données synthétiques dans le concours ImageNet de 2012 et, en 2018, elles font l’objet d’un défi d’innovation lancé par le National Institute of Standards and Technology des États-Unis sur la thématique des techniques de confidentialité. En 2019, Deloitte et l’équipe du Forum économique mondial ont publié une étude soulignant le potentiel des technologies améliorant la confidentialité, y compris les données synthétiques, dans l’avenir des services financiers. Depuis, ces données artificielles ont infiltré le monde professionnel et servent aujourd’hui des usages analytiques multiples.

Méthodologies de génération de données synthétiques

Pour un dataset réel donné, on peut distinguer 3 types d’approche quant à la génération et l’utilisation de données synthétiques :


Une image contenant table

Description générée automatiquement


Données entièrement synthétiques – Ces données sont purement synthétiques et ne contiennent rien des données d’origine.


Données partiellement synthétiques – Ces données remplacent uniquement les valeurs de certaines caractéristiques sensibles sélectionnées par les valeurs synthétiques. Les valeurs réelles, dans ce cas, ne sont remplacées que si elles comportent un risque élevé de divulgation. Ceci est fait pour préserver la confidentialité des données nouvellement générées. Il est également possible d’utiliser des données synthétiques pour adresser les valeurs manquantes de certaines lignes pour une colonne donnée, soit par méthode déterministe (exemple : compléter un âge manquant avec la moyenne des âges du dataset) ou statistique (exemple : entraîner un modèle qui déterminerait l’âge de la personne en fonction d’autres données – niveau d’emploi, statut marital, …).


Données synthétiques hybrides – Ces données sont générées à l’aide de données réelles et synthétiques. Pour chaque enregistrement aléatoire de données réelles, un enregistrement proche dans les données synthétiques est choisi, puis les deux sont combinés pour former des données hybrides. Il est prisé pour fournir une bonne préservation de la vie privée avec une grande utilité par rapport aux deux autres, mais avec un inconvénient de plus de mémoire et de temps de traitement.

GAN ?

Certaines des solutions de génération de données synthétiques utilisent des réseaux de neurones dits « GAN » pour « Generative Adversarial Networks » (ou Réseaux Antagonistes Génératifs).


Vous connaissez le jeu du menteur ? Cette technologie combine deux joueurs, les « antagonistes » : un générateur (le menteur) et un discriminant (le « devineur »). Ils interagissent selon la dynamique suivante :

  • Le générateur ment : il essaie de créer une observation de dataset censée ressembler à une observation du dataset réel, qui peut être une image, du texte ou simplement des données tabulaires.
  • Le discriminateur – devineur essaie de distinguer l’observation générée de l’observation réelle.
  • Le menteur marque un point si le devineur n’est pas capable de faire la distinction entre le contenu réel et généré. Le devineur marque un point s’il détecte le mensonge.
  • Plus le jeu avance, plus le menteur devient performant et marquera de points. Ces « points » gagnés se retrouveront modélisés sous la forme de poids dans un réseau de neurones génératif.


L’objectif final est que le générateur soit capable de produire des données qui semblent si proches des données réelles que le discriminateur ne puisse plus éviter la tromperie.



Pour une lecture plus approfondie sur le sujet des GANs, il en existe une excellente et détaillée dans un article du blog Google Developers.

Un marché dynamique pour les solutions de génération de données synthétiques

Plusieurs approches sont aujourd’hui envisageables, selon que l’on souhaite s’équiper d’une solution dédiée ou bien prendre soi-même en charge la génération de ces jeux de données artificielles.


Parmi les solutions Open Source, on peut citer les quelques librairies Python suivantes :


Mais des éditeurs ont également mis sur le marché des solutions packagées de génération de données artificielles. Aux Etats-Unis, notamment, les éditeurs spécialisés se multiplient. Parmi eux figurent Tonic.ai, Mostly AI, Latice ou encore Gretel.ai, qui affichent de fortes croissances et qui ont toutes récemment bouclé d’importantes levées de fond.


Crédits : Elise Devaux/Statice

Un outil puissant, mais…

Même si l’on doit être optimiste et confiant quant à l’avenir des données synthétiques pour, entre autres, les projets de Machine Learning, il existe quelques limites, techniques ou business, à cette technologie.


De nombreux utilisateurs peuvent ne pas accepter que des données synthétiques, « artificielles », non issues du monde réel, … soient valides et permettent des applications analytiques pertinentes. Il convient alors de mener des initiatives de sensibilisation auprès des parties prenantes business afin de les rassurer sur les avantages à utiliser de telles données et d’instaurer une confiance en la pertinence de l’usage. Pour asseoir cette confiance :

  • Bien que de nombreux progrès soient réalisés dans ce domaine, un défi qui persiste est de garantir l’exactitude des données synthétiques. Il faut s’assurer que les propriétés statistiques des données synthétiques correspondent aux propriétés des données d’origine et mettre en place une supervision sur le long terme de ce matching. Mais ce qui fait également la complexité d’un jeu de données réelles, c’est qu’il capture les micro-spécificités et les cas hyper particuliers d’un cas d’usage donné, et ces « outliers » sont parfois autant voire plus important que les données plus traditionnelles. La génération de données synthétiques ne permettra pas d’adresser ni de générer ce genre de cas particuliers à valeur.
  • Également, une attention particulière est à porter sur les performances des modèles entrainés, partiellement ou complètement, avec des données synthétiques. Si un modèle performe moins bien en utilisant des données synthétiques, il convient de mettre cette sous-performance en regard du gain de confidentialité et d’arbitrer la perte de performance que l’on peut accepter. Dans le cas contraire où un modèle venait à mieux performer quand entrainé avec des données synthétiques, cela peut lever des inquiétudes quand à sa généralisation future sur des vraies données : un monitoring est donc nécessaire pour suivre les performances dans le temps et empêcher toute dérive du modèle, qu’elle soit de concept ou de données.


Aussi, si les données synthétiques permettent d’adresser des problématiques de confidentialité, elles ne protègent naturellement pas des biais présents dans les jeux de données initiaux et ils seront statistiquement répliqués si une attention n’y est pas portée. Elles sont cependant un outil puissant pour les réduire, en permettant par exemple de « peupler » d’observations synthétiques des classes sous-représentées dans un jeu de données déséquilibré. Un moteur de classification des CV des candidats développé chez Amazon est un exemple de modèle comportant un biais sexiste du fait de la sous représentativité des individus de sexe féminin dans le dataset d’apprentissage. Il aurait pu être corrigé via l’injection de données synthétiques représentant des CV féminins.


On conclura sur un triptyque synthétique imageant bien la puissance des sus-cités réseaux GAN, utilisés dans ce cas là pour générer des visages humains synthétiques, d’un réalisme frappant.


(source : ThisPersonDoesNotExist.com)


Il est à noter que c’est également cette technologie qui est à l’origine des deepfakes, vidéos mettant en scène des personnalités publiques ou politiques tenant des propos qu’ils n’ont en réalité jamais déclarés (un exemple récent est celui de Volodymyr Zelensky, président Ukrainien, victime d’un deepfake diffusé sur une chaine de télévision d’information).




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