11 février 2026
Thomas Jardinet
Manager Architecture
La souveraineté numérique est sur toutes les lèvres, mais est-elle vraiment dans toutes les stratégies ? Si le dernier baromètre du CRIP souligne une prise de conscience salutaire des organisations, il révèle aussi l’ampleur du chemin qu’il reste à parcourir pour sortir d’une dépendance souvent subie, parfois inconsciente.
Chez Rhapsodies Conseil, nous sommes convaincus que la souveraineté n’est pas un luxe idéologique, mais le socle de votre liberté de décision future. Il ne s’agit plus de cocher des cases réglementaires, mais de reprendre les commandes de nos trajectoires technologiques face à des enjeux qui dépassent le simple cadre du Cloud.
Pour transformer ces indicateurs en un véritable levier de performance, nous avons passé les résultats au crible de nos convictions : voici les six ruptures nécessaires pour passer de la posture à l’autonomie réelle.
1. Vision et priorisation stratégique : sortir du suivisme
Il est impératif de changer de focale technique et réglementaire. Nous avons trop tendance à nous arrêter au Cloud Act, alors que le danger majeur réside dans le FISA-702, bien plus offensif. En effet, la section 702 du FISA impose une juridiction extraterritoriale sur l’ensemble des services et infrastructures numériques (cloud, SaaS, logiciels, télécoms, centres de données, etc..) ayant accès aux communications, permettant aux agences US de transformer les outils technologiques mondiaux en vecteurs de surveillance unilatérale au mépris de la souveraineté des autres États.
Ensuite, le scénario « Kill switch » n’est pas une fiction ; il a été étudié et le véhicule législatif existe.
En effet, en s’appuyant sur l’IEEPA (International Emergency Economic Powers Act) ou sur des contrôles à l’exportation, Washington pourrait contraindre légalement les entreprises américaines à suspendre instantanément l’accès aux services cloud, aux mises à jour logicielles et aux certificats numériques, transformant la dépendance technologique de l’Europe en une arme de paralysie économique massive.
La souveraineté se joue à la source de la stack technique : elle appartient à celui qui produit la technologie et possède le pouvoir d’arrêter l’envoi des mises à jour, et non à celui qui la distribue.
Dans cette optique, suivre aveuglément le Magic Quadrant de Gartner n’est pas une stratégie, c’est du « suivisme », une difficulté à décider pour soi-même ce qui nous est le plus adapté. Payer des cabinets américains qui vont toujours dire de manière biaisée et/ou intéressée d’acheter américain ne peut pas aider à avancer sur la souveraineté. Enfin, nous devons intégrer la notion de durabilité (autonomie énergétique et environnementale) comme un pilier indissociable de notre souveraineté à long terme. Les acteurs de l’IA l’ont bien compris.
2. Gouvernance et organisation : maîtriser ses risques
Une gouvernance souveraine repose sur des actions concrètes :
- Mettre en place une veille réglementaire, technologique et géopolitique.
- Former les achats, les décideurs métiers et les équipes IT aux enjeux de dépendance.
- Réaliser des analyses de risques argumentées qui évaluent la dépendance technologique et économique.
- Déterminer précisément les besoins de sécurité et utiliser un indice de souveraineté couvrant l’ensemble des enjeux.
- Identifier tous les fournisseurs cloud et logiciels pour maîtriser sa supply chain, tout en restant vigilant face aux enjeux de dépendance contractuelle et réglementaire extra-territoriale.
3. Politique d’achat et Sourcing : briser les mythes
La solution « facile » et rentable à court terme d’un clouder US n’est pas nécessairement optimale à long terme face aux incertitudes réglementaires. Acheter souverain, c’est aussi se donner la capacité de se vendre comme tel. Nous avons en effet chez Rhapsodies Conseil des clients qui font de leur propre souveraineté un argument commercial.
Il faut également cesser de se rassurer avec l’uniformité : avoir la même architecture que tout le monde n’est pas un avantage compétitif, c’est une dépendance généralisée. À l’inverse, choisir un fournisseur européen ou français offre une sécurité juridique supplémentaire quant au cadre applicable. Contrairement aux idées reçues, le surcoût des solutions françaises est souvent un mythe. Voire une erreur contradictoire avec la réalité.
Nous notons également trois points de vigilance sur le sourcing :
- L’illusion de l’Open Source en solution générique : Une solution gérée par un éditeur open-source reste soumise aux risques liés à cet éditeur. Il est préférable de supporter financièrement des projets ou de contribuer aux communs numériques européens pour mutualiser l’effort. Un projet américain reste soumissible aux désirs du gouvernement américain. Le projet Linux, sous statut américain, a ainsi rejeté les développeurs russes, suite à la pression américaine.
- Le déséquilibre commercial : La relation est structurellement asymétrique face à des hyperscalers gros comme des États, contrairement aux acteurs souverains. Et la capacité de négociation aussi.
- La réversibilité : La vraie souveraineté se mesure à la facilité de changer de fournisseur (interopérabilité, frais de sortie et de rupture avantageux).
4. Architecture, Data et Cybersécurité
Il faut marteler que Souveraineté ≠ Localisation : la simple présence des données en Europe ne garantit en rien la souveraineté juridique. L’excellence opérationnelle consiste à choisir l’outil que l’on maîtrise réellement, et non à acheter le leader d’un quadrant pour se rassurer.
Les solutions souveraines sont aujourd’hui qualitatives et optimisées. Si le catalogue des hyperscalers est plus fourni, les besoins réels des clients touchent rarement plus de 30 services, un périmètre parfaitement couvert par les acteurs européens. Pour sécuriser nos actifs, nous devons :
- Auditer la Supply Chain au-delà du rang 1 pour détecter les compromissions applicatives.
- Inclure systématiquement des solutions souveraines dans les études de projets.
- Chiffrer systématiquement les frais de sortie et les dépendances dès la phase d’étude pour garantir une décision équitable.
5. Compétences et Acculturation : le facteur humain
La souveraineté sans compétence interne relève du « wishful thinking ». Nous avons le mauvais réflexe de ne penser au souverain que pour les ressources sensibles. Pour changer de paradigme, il faut intégrer la souveraineté dès les applications simples pour habituer les équipes. Quelle justification à mettre l’application de menu de la cantine chez un HyperScaler?
Le rôle des experts est central : les RSSI alertent, le métier décide, mais c’est l’incident qui tranche. Il est dangereux de voir les clouders comme des standards ; ce sont des technologies propriétaires qui imposent une dépendance technique. Nous perdons nos compétences agnostiques au profit de certifications propriétaires. Il est donc urgent de :
- Prévoir des plans de formation agnostiques basés sur l’open source.
- Encourager les certifications sur les solutions souveraines.
- Rester vigilant face aux ESN dont l’indépendance est limitée par leurs partenariats avec les géants US (rémunérations, crédits cloud, certifications).
6. Feuille de route et Investissements
Le cloud est une infrastructure vitale, au même titre qu’EDF ou Orange. Accepterions-nous un EDF Russe, un Orange Chinois et un ENGIE Américain ?
Travailler avec des acteurs souverains permet de peser sur les feuilles de route produits, contrairement aux hyperscalers où l’on subit les priorités du marché américain. Nous devons aussi transformer les contraintes réglementaires (NIS2, DORA, DMA) en opportunités de souveraineté.
Enfin, soyons lucides sur l’asymétrie entre un accès facile aux clouders US et une sortie complexe et coûteuse (frais de rapatriement abusifs). Une stratégie hybride est possible : réserver les hyperscalers aux POC innovants de courte durée et à faible volumétrie, tout en sécurisant le reste sur des infrastructures souveraines, souvent moins chères pour les services courants.
La souveraineté numérique n’est pas un repli, mais une exigence de lucidité. En rééquilibrant nos investissements vers des compétences agnostiques et des solutions européennes, nous ne faisons pas qu’acheter de la technologie : nous achetons notre liberté de décision future. Le baromètre nous montre le chemin ; il ne tient qu’à nous de transformer ces indicateurs en une véritable trajectoire d’indépendance.