12 janvier 2026
– 3 minutes de lecture
Vincent Boniakos
Team Leader
Vous êtes convaincu qu’un Référentiel Client Unique va résoudre vos problèmes de doublons, améliorer votre personnalisation et unifier enfin votre vision client. Vous avez raison. Mais j’ai vu trop de projets RCU patiner pendant des mois, voire échouer, parce qu’ils sont partis trop vite, sans prendre le temps de poser les bonnes questions au démarrage.
Un RCU, ce n’est pas juste un projet IT. C’est un projet qui touche l’ensemble de vos métiers, qui réorganise vos flux de données, et qui modifie profondément la façon dont vos équipes travaillent. Si vous ne clarifiez pas certains points dès le début, vous allez soit créer une usine à gaz que personne n’utilisera, soit passer à côté de l’essentiel.
Voici les 5 questions stratégiques que vous devez absolument vous poser avant de lancer quoi que ce soit.
1. Quel problème business concret cherchez-vous à résoudre en priorité ?
C’est la question la plus importante. Et pourtant, c’est souvent celle qu’on esquive en se disant « on verra bien une fois que le RCU sera en place ».
Mauvaise réponse : « On veut avoir une vision 360° du client.
» Bonne réponse : « Nos vendeurs en boutique ne voient pas l’historique web des clients, ce qui nous fait perdre des ventes sur les clients qui ont déjà consulté nos produits en ligne. »
Mauvaise réponse : « On veut améliorer la qualité de nos données. »
Bonne réponse : « On a un taux de rebond email de 18% à cause de doublons et d’emails invalides, ce qui plombe le ROI de nos campagnes. »
Pourquoi c’est crucial ? Parce que le problème que vous identifiez va déterminer :
- Les cas d’usage prioritaires à adresser
- Les sources de données à connecter en premier
- Le niveau de temps réel nécessaire (ou pas)
- Les KPIs de succès du projet
Si vous ne savez pas précisément ce que vous voulez résoudre, vous allez construire un RCU générique qui ne servira personne vraiment bien.
Ce que vous devez faire :
Listez 3 à 5 irritants business concrets que vous vivez aujourd’hui. Classez-les par impact (chiffre d’affaires, satisfaction client, efficacité opérationnelle). Identifiez les quick-wins, les problèmes que vous pouvez résoudre dans les 3 à 6 premiers mois, et les objectifs à moyen terme.
Une fois que vous avez cette liste, vous avez une roadmap. Vous savez par où commencer, et surtout, vous savez comment mesurer le succès.
2. Où sont vos données clients aujourd’hui, et dans quel état ?
Impossible de construire un RCU sans savoir ce que vous allez y mettre. Et là, ça devient vite compliqué.
La plupart des organisations sous-estiment largement la fragmentation de leurs données. Vous avez probablement :
- Des données dans votre CRM (mais lequel ? vous en avez peut-être plusieurs selon les BU)
- Des données dans votre système e-commerce
- Des données dans votre système de caisse
- Des données dans votre plateforme d’emailing
- Des données dans votre app mobile
- Des données dans votre service client (ticketing, chat)
- Des données dans des fichiers Excel « cachés » chez les opérationnels
Et vous n’avez probablement aucune idée de :
- La qualité réelle de ces données (taux de complétude, taux de doublons, obsolescence)
- Qui produit et qui consomme chaque type de donnée
- Quels flux existent déjà entre ces systèmes (spoiler : souvent des intégrations point-à-point fragiles)
Ce que vous devez faire :
Avant même de parler technologie, faites un audit de vos sources de données. Pas un audit IT exhaustif qui va prendre 6 mois, mais un diagnostic rapide qui répond à ces questions :
- Cartographie des sources : Où sont stockées les données clients ? Quelles données d’identité, transactionnelles, comportementales avez-vous ?
- Qualité des données : Quel est le taux de doublons estimé par source ? Le taux de complétude des attributs clés (email, téléphone, adresse) ?
- Flux existants : Comment les données circulent-elles aujourd’hui entre les systèmes ? Y a-t-il déjà des synchronisations en place (même imparfaites) ?
Sans cette cartographie, vous risquez de découvrir en cours de projet qu’une source critique existe mais que personne ne vous en avait parlé, ou que la qualité des données d’une source est tellement mauvaise qu’elle va polluer tout votre RCU.
3. Comment allez-vous identifier vos clients de manière unique ?
C’est le cœur du sujet. Votre RCU doit créer un identifiant unique (Golden ID) pour chaque client. Mais comment décidez-vous que deux profils = une seule personne ?
Les choix à faire :
Quel identifiant maître privilégier ?
- Email (le plus courant, mais attention aux emails partagés ou multiples)
- Numéro de téléphone (plus stable, mais moins systématiquement collecté)
- Combinaison nom + prénom + date de naissance (utile pour détecter les doublons)
- Numéro de carte de fidélité (si vous en avez un)
Quelle approche de résolution d’identité ?
- Déterministe (matching sur identifiants exacts) : fiable mais limité aux clients identifiés
- Probabiliste (inférence statistique sur signaux comportementaux) : plus large mais moins fiable
- Hybride (les deux) : idéal mais complexe
Quelles règles de déduplication ?
- À partir de quel score de similarité considérez-vous que 2 profils doivent être fusionnés ?
- Fusion automatique ou validation manuelle ?
- Comment gérer les conflits d’attributs lors de la fusion (quelle source fait foi pour l’adresse ? le téléphone ?) ?
Ces questions peuvent sembler techniques, mais elles ont un impact business direct. Si votre résolution d’identité est trop stricte, vous allez créer des doublons. Si elle est trop laxiste, vous allez fusionner des personnes différentes (et là, bonjour les problèmes RGPD).
Ce que vous devez faire :
Définissez vos règles de matching dès le début. Testez-les sur un échantillon de données réelles pour calibrer les seuils. Et surtout, documentez ces règles clairement, car vous devrez les ajuster au fil du temps.
4. Quelle plateforme technologique est adaptée à votre contexte ?
Là, on entre dans le concret. Vous avez plusieurs options pour héberger votre RCU, et chacune a ses avantages et inconvénients.
Option 1 : Votre CRM actuel (Salesforce, Dynamics, SAP)
- Déjà en place, compétences internes, coût marginal
- Pas conçu pour être un hub de données, performances limitées, verrouillage vendor
Option 2 : Une Customer Data Platform (CDP)
- Conçue pour ce cas d’usage, connecteurs natifs, temps réel
- Coût élevé, complexité fonctionnelle, risque de sur-engineering
Option 3 : Une solution de Master Data Management (MDM)
- Robustesse pour la gouvernance et la qualité de données
- Complexité, coûts, orienté entreprise legacy
Option 4 : Une solution « maison » sur data lake / data warehouse
- Flexibilité totale, pas de licence vendor
- Développement et maintenance lourds, compétences techniques pointues nécessaires
Il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse universelle. Ça dépend de :
- Vos volumétries (millions de profils ? milliards d’événements ?)
- Vos besoins de temps réel (personnalisation web en temps réel vs reporting hebdomadaire)
- Votre stack technologique existant (mieux vaut s’appuyer sur ce que vous avez déjà)
- Vos compétences internes (avez-vous les data engineers pour maintenir une solution custom ?)
- Votre budget (licences, infra, intégration, run)
Ce que vous devez faire :
Évaluez 2 à 3 options technologiques en fonction de vos contraintes réelles. Faites des POC (Proof of Concept) sur vos cas d’usage prioritaires avant de vous engager. Et surtout, ne choisissez pas la solution la plus en vogue si elle ne correspond pas à votre maturité organisationnelle.
5. Qui va piloter et gouverner le RCU côté métier ?
C’est probablement la question la plus sous-estimée. Et pourtant, c’est souvent là que ça bloque.
Un RCU, c’est de la donnée. Et la donnée appartient aux métiers, pas à l’IT. Mais dans beaucoup d’organisations, personne ne veut vraiment prendre la responsabilité de la qualité des données clients.
Les questions de gouvernance à trancher :
Qui est responsable de la qualité des données dans le RCU ?
- Un Data Owner désigné par domaine (identité, transactions, comportement) ?
- Une équipe transverse dédiée ?
- Les métiers de manière décentralisée (avec le risque que personne ne soit vraiment responsable) ?
Comment arbitrer les conflits entre départements ?
- Marketing dit que l’adresse dans le CRM est la bonne, Ventes dit que c’est celle de leur outil. Qui décide ?
- Quel processus d’escalade ? Quelle instance de décision ?
Comment mesurer et piloter la qualité dans la durée ?
- Quels KPIs de qualité suivre (taux de dédoublonnage, complétude, fraîcheur) ?
- Quelle fréquence de revue (hebdomadaire, mensuelle) ?
- Qui est alerté en cas de dégradation ?
Sans gouvernance claire, votre RCU va devenir un nouveau silo. Chaque métier va continuer à privilégier « sa » source de données, et vous n’aurez rien résolu.
Ce que vous devez faire :
Désignez un sponsor exécutif (CMO, CDO, DSI) qui arbitrera en dernier ressort. Créez un comité de gouvernance avec des représentants métiers (marketing, ventes, service client, e-commerce). Et surtout, mettez en place des revues qualité régulières dès le démarrage – pas après 6 mois quand tout le monde aura pris de mauvaises habitudes.
En résumé : ne sautez pas les étapes
Je sais que vous avez envie d’avancer vite. Votre direction attend des résultats. Vos équipes marketing sont frustrées par les doublons. Vos projets sont bloqués faute de données fiables.
Mais un projet RCU mal cadré au départ, c’est 6 à 12 mois de perdus, des budgets qui explosent, et des équipes démotivées.
Prenez le temps de répondre à ces 5 questions. Impliquez les métiers dès le début. Faites des choix clairs sur vos priorités, votre approche de résolution d’identité, votre technologie, et votre gouvernance.
Un bon projet RCU ne démarre pas par le choix d’un outil. Il démarre par une vision claire de ce que vous voulez résoudre et comment vous allez y arriver.